Accusée de blasphème contre l’Islam, elle est menacée de mort

L’écrivaine bangladeshi Taslima Nasreen a dénoncé à travers ses écrits l’oppression des femmes par les intégristes musulmans dans son pays. Accusée de blasphème contre l’Islam, elle est menacée de mort par une fatwa et a trouvé refuge en Suède.

C’est aujourd’hui la journée internationale de la femme : dans quelle mesure pensez-vous que cette journée contribue à améliorer le sort des femmes à travers le monde ?
Je ne pense pas que cette journée soit vraiment utile, car la plupart des femmes ignorent totalement ce que signifie le 8 mars. Les femmes pauvres ou analphabètes, c’est-à-dire 80% des femmes qui vivent en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, ne savent rien de cette journée. Aujourd’hui, des femmes seront victimes de trafics, ou bien maltraitées ou même tuées, comme elles le sont tous les jours, et cette journée ne signifiera rien pour elles. Dans les pays occidentaux, les féministes vont manifester, mais la plupart des femmes dans le monde n’en auront pas conscience. Pourtant, je crois qu’il est important de faire quelque chose au moins pendant une journée. Même si c’est malheureux de penser que sur les 365 jours que compte une année, un seul est réservé aux femmes et 364 aux hommes…

Pouvez-vous nous décrire la vie des femmes au Bangladesh ?
Elles n’ont aucun droit élémentaire, elles ne vivent pas comme des êtres humains. Les parents ne veulent pas de filles car elles représentent un fardeau, surtout pour les familles pauvres : lors du mariage, il faut beaucoup d’argent pour la dot. La plupart des gens vivent dans des villages, ce sont des paysans qui n’ont pas besoin de filles, mais de fils qui les aident aux champs. Dans les villes, les parents instruits envoient parfois leurs filles à l’école et même à l’université, mais seulement pour préparer un mariage arrangé. L’éducation n’est pas donnée dans l’intérêt des filles, pour qu’elles soient indépendantes ou qu’elles puissent trouver du travail, mais parce que les hommes veulent épouser des femmes instruites. Alors on envoie les filles à l’école, et peu après leur mariage, elles doivent arrêter leurs études ou quitter leur emploi pour suivre leur mari et s’occuper de leur famille. C’est leur devoir.

Y a-t-il des crimes d’honneur au Bangladesh ?
Non, il n’y a pas de crimes d’honneur, mais le viol est très répandu. Quand une femme est violée, toute sa famille est humiliée. Lorsque deux familles sont ennemies, il arrive que les hommes de l’une violent les femmes de l’autre pour la déshonorer. Les violeurs ne sont presque jamais inculpés ou condamnés. Le taux de suicide chez les femmes violées est très élevé : elles ne sont pas tuées par des proches, mais se suicident pour racheter l’honneur de leur famille. Il y a une autre pratique courante au Bangladesh, celle des attaques à l’acide. Un amoureux éconduit, par exemple, peut jeter de l’acide au visage de la femme qui l’a repoussé. Les fatwas sont également très fréquentes : les intégristes prononcent des fatwas contre les femmes qui ne suivent pas les préceptes de l’Islam, et ils les lapident. Ca arrive souvent.

Que peuvent faire les femmes lorsque, comme au Bangladesh, elles se trouvent confrontées à l’intégrisme ? La résistance, à votre image, peut-elle être une solution à leurs problèmes ?
Le Bangladesh n’est pas officiellement un pays fondamentaliste. C’est une démocratie : les intégristes ne sont pas au pouvoir, ils ne sont pas majoritaires, mais ce sont des alliés du gouvernement. D’autres pays musulmans ont des régimes intégristes, et dans ces pays la prise de conscience des femmes est capitale. Même si la plupart des femmes sont analphabètes et ne peuvent pas lire ce que j’écris, celles qui sont instruites, elles, le peuvent. Si elles prennent conscience de leur aliénation, elles transmettront ce message aux femmes pauvres et analphabètes et le mouvement se renforcera. Je pense que la résistance est essentielle. On ne peut pas lutter contre les intégristes en les lapidant comme ils nous lapident. Il faut donc avant tout changer les lois, parce que les lois elles-mêmes nuisent aux femmes ; ce sont des lois religieuses qui donnent leur pouvoir aux intégristes. S’il y avait égalité des hommes et des femmes devant la loi, on pourrait punir les intégristes lorsqu’ils commettent des crimes contre les femmes. Mais aujourd’hui les choses sont compliquées car le droit de la famille est fondé sur la religion, et comme la religion officielle est l’Islam, les intégristes prônent l’application de ce qui est écrit dans le Coran. Le gouvernement ne prend aucune mesure contre eux car cela reviendrait à s’attaquer à l’Islam. Si au lieu d’un droit islamique, on avait un droit séculier avec séparation entre Etat et religion, il serait plus facile de mettre ces criminels en prison et d’établir en pratique l’égalité entre hommes et femmes.

Selon vous, comment les individus ou les gouvernements des pays occidentaux peuvent-ils aider les femmes confrontées au fanatisme religieux ?
Je ne pense pas que l’on puisse vraiment aider ces femmes de l’extérieur, le changement doit venir de leur propre prise de conscience et un mouvement doit se développer à l’intérieur même du pays. Tout ce que l’on peut faire, c’est écrire ou informer les gens de ce qui se passe. Les gouvernements peuvent agir à travers les dons : le Bangladesh est pauvre et reçoit beaucoup de dons des pays occidentaux ; il y a aussi beaucoup d’ONG étrangères qui travaillent là-bas. En faisant pression sur le gouvernement, ils peuvent contribuer à améliorer la condition des femmes.

Vous avez renoncé à beaucoup de choses pour dénoncer l’oppression des femmes au Bangladesh. Jusqu’où êtes-vous prête à aller ?
Je ne voulais pas quitter mon pays, on m’a forcée à partir, on m’a jetée dehors. J’aimerais y vivre mais ça m’est interdit. Cela fait neuf ans que je ne peux plus y habiter. J’ai payé cher pour mes idées, pour avoir dit que les femmes ont droit à l’égalité et à la justice et qu’elles n’auront ni l’une ni l’autre tant que l’Etat ne sera pas séculier et que le droit sera un droit religieux. Je suis écrivain, alors j’écris, même en exil. J’ai écrit vingt-quatre livres et j’en écrirai d’autres. Mes ouvrages sont publiés au Bangladesh, bien qu’ils soient difficiles à se procurer et que trois d’entre eux aient été interdits par le gouvernement – mais ils sont disponibles de l’autre côté de la frontière, en Inde. Alors je continuerai à faire ce que je dois faire.

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